Souveraineté avant tout ? Analyse de la stratégie des data centers lors de la conférence AI x AI d’Ardian

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Vision de marché

Souveraineté avant tout ? Analyse de la stratégie des data centers lors de la conférence AI x AI d’Ardian

  • 19 Janvier 2026

  • Real Assets

  • Infrastructure

Temps de lecture : 6 minutes

    La deuxième édition de la conférence annuelle d’Ardian « Artificial Intelligence for Alternative Investment » s’est récemment tenue à Paris, réunissant un large panel d’experts pour aborder un enjeu crucial : la souveraineté en matière d’intelligence artificielle.
    À travers des interventions inspirantes, des ateliers pratiques et des tables rondes, des intervenants issus des mondes académique, géopolitique et économique ont débattu de la nécessité pour l’Europe de bâtir un avenir numérique sûr, protégeant ses données, ses infrastructures essentielles et ses chaînes d’approvisionnement numériques face à une dépendance extérieure croissante.

    Qu’est-ce que la souveraineté numérique ?

    Qu’est-ce que la souveraineté numérique ? 

    Le premier panel de la matinée a débuté par une question fondamentale : qu’est-ce que la souveraineté numérique ? Michel Paulin, membre du conseil d’administration de Quandela et ancien PDG d’OVHcloud et de SFR, l’a définie comme une « liberté de choix », fondée sur une compréhension claire des dépendances. Il a identifié trois domaines critiques de dépendance : technologique, juridique et commerciale. L’Europe dépend actuellement largement d’entreprises étrangères dans ces domaines, a-t-il expliqué, plaidant pour que l’Europe contrôle la « couche de base » de l’infrastructure et avertissant des risques de céder ce contrôle à des entités étrangères.

    Ces préoccupations ont été partagées par Henri Verdier, PDG de la Fondation INRIA et ancien Ambassadeur pour les affaires numériques du gouvernement français, qui a illustré les coûts de la dépendance technologique par de nombreux exemples concrets – des pannes d’Amazon aux menaces géopolitiques liées aux terres rares, en passant par l’utilisation des services numériques comme armes contre des individus. Il a souligné la tendance européenne à « trop philosopher » sur la souveraineté, appelant plutôt à une posture entrepreneuriale. Selon lui, les investisseurs doivent se prémunir contre toute situation où leur activité pourrait être déconnectée par une seule décision. A titre d’exemple, les acteurs recourant au cloud devraient se diversifier avec au moins deux solutions issues de juridictions différentes. Les investisseurs et entrepreneurs doivent toujours être conscients de l’impact potentiel des enjeux géopolitiques. 

    Les investisseurs et entrepreneurs doivent toujours être conscients de l’impact potentiel des enjeux géopolitiques.

    Henri Verdier, PDG de la Fondation INRIA et ancien Ambassadeur pour les affaires numériques du gouvernement français

    Les data centers souverains : une opportunité pour l'Europe

     Les data centers souverains : une opportunité pour l'Europe 

    La discussion s’est ensuite tournée vers les défis pragmatiques de la construction d’une infrastructure souveraine, en particulier les data centers. Gonzague Boutry, Managing Director Digital Infrastructure chez Ardian, a indiqué que l’Europe dispose d’une fenêtre d’opportunité unique, car une grande partie de l’infrastructure essentielle à l’IA n’est pas encore construite.

    Nous devons « rapatrier » les infrastructures critiques et mettre en avant les atouts de l'Europe : ressources énergétiques existantes, notamment la capacité nucléaire française, excellente connectivité et richesse de start-ups innovantes.

    Gonzague Boutry, Managing Director Digital Infrastructure chez Ardian

    Cependant, la réglementation et la bureaucratie européennes peuvent freiner les progrès. Gonzague Boutry a noté que les projets de data centers stratégiques mettent en moyenne deux ans à obtenir des permis en Europe, contre trois à six mois aux États-Unis ou en Chine.  

    Michel Paulin a pointé l’approche fragmentée de l’Europe, semblant suivre plusieurs stratégies souvent concurrentes. Il a souligné que l’Europe ne peut pas rivaliser avec les États-Unis en termes de taille, mais pourrait adopter une « voie européenne » axée sur l’open source, les infrastructures publiques et l’efficacité de modèles plus petits et spécialisés. Si la construction d'unités de traitement graphique (GPU) européennes représenterait un défi immense, la création de data centers est beaucoup plus accessible. Cela nécessite aussi de favoriser l’émergence de champions européens. « Mistral AI est formidable », a déclaré Michel Paulin, « mais il nous en faut quatre, cinq ou six ». Henri Verdier a rappelé que l’Europe est le berceau de nombreuses normes ouvertes – Linux, Wi-Fi, Bluetooth, certaines composantes du web. Il a indiqué que l'Europe avait historiquement su établir des principes d'organisation à portée mondiale, mais que cette capacité dépendait désormais des gouvernements européens.

     

    Les intervenants ont convenu que l’Europe devait choisir ses batailles.  « Mais l’Europe a-t-elle une stratégie ? » a demandé la modératrice Sophie Pedder. « Trop ! » a répondu Verdier. Un consensus clair s’est dégagé sur la nécessité pour l’Europe de s’unifier autour d'une feuille de route commune. Pour beaucoup dans l'auditorium, cela nécessiterait une réglementation pragmatique et non une réglementation qui ralentirait les efforts de l'Europe. 

    Le rôle clé de l’innovation et de l’éducation

     Le rôle clé de l’innovation et de l’éducation 

    Qu’en est-il de la consommation énergétique considérable des data centers – cela ne contredit-il pas les engagements de l’Europe en matière de réduction de l’empreinte carbone ? Michel Paulin a évoqué des innovations telles que les nouveaux GPU à l’échelle de la plaquette et les systèmes de refroidissement liquide, qui réduisent drastiquement la consommation d’énergie et d’eau dans les data centers, remettant en question l’idée qu’ils sont intrinsèquement non durables. Gonzague Boutry a confirmé que les futurs data centers peuvent être construits de manière durable, notamment grâce aux sources d’énergie propres de l’Europe, et a insisté sur la nécessité d’éduquer le public à ces avancées. En tant qu’investisseurs en infrastructures, il a affirmé que l’objectif devait être de construire une capacité adaptable, indépendante des évolutions technologiques spécifiques. 

    • 20%

      représentation des femmes ingénieures en Europe

    • 40%

      représentation des femmes ingénieures en Inde et en Chine

    • 20 000

      Jeunes femmes orientées vers des études techniques grâce au programme TechPourToutes de la Fondation INRIA

    Enfin, les intervenants ont débattu du rôle crucial des talents et de l’éducation. Michel Paulin a insisté sur la nécessité d’investir davantage dans la recherche académique et l’innovation mondiale, de développer des pôles universitaires scientifiques, et de créer des passerelles entre la recherche, les start-up en IA et les entreprises orientées données. 
    Il a également évoqué le défi d’attirer davantage de femmes dans la tech, rappelant que l’Europe compte seulement 20 % d’ingénieures, contre 40 % en Inde et en Chine. « Il n’est jamais trop tard », a-t-il affirmé, rappelant que les paysages technologiques évoluent constamment. 
    Verdier a complété en présentant le programme TechPourToutes de la Fondation INRIA, qui vise à orienter 20 000 jeunes femmes vers des études technologiques, soulignant l’effort collectif nécessaire.

     

    Le panel s’est conclu sur une note d’optimisme prudent. L’Europe dispose de la capacité d’investissement, des talents et des connaissances fondamentales pour construire un avenir numérique souverain. Cependant, atteindre cette vision exige des stratégies unifiées, une exécution accélérée, une réglementation pragmatique et un engagement constant en faveur de l’innovation et des talents. 

    En Europe, nous avons l’opportunité de maîtriser notre propre infrastructure numérique. Il faut maintenant passer à l’exécution.

    Gonzague Boutry, Managing Director Digital Infrastructure chez Ardian
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