Des experts débattent de la voie vers la souveraineté lors de la conférence AI x AI d’Ardian
Vision de marché
Des experts débattent de la voie vers la souveraineté lors de la conférence AI x AI d’Ardian
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21 Janvier 2026
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Real Assets
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Infrastructure
Temps de lecture : 8 minutes
L’Europe peut-elle encore rivaliser ?
L’Europe peut-elle encore rivaliser ?
Après avoir exploré la géopolitique du routage internet et les défis liés à la construction d’un avenir souverain pour les data centers en Europe, la matinée s’est conclue sur une question centrale : l’Europe peut-elle encore rivaliser dans la course à l’IA ?
Vincent Luciani, Co-founder and Executive Chairman d’Artefact, a ouvert la discussion avec une analyse pragmatique. Il a affirmé que l’IA générative devient rapidement une commodité, avec des prix en chute libre et des modèles open source comblant rapidement l’écart de performance avec leurs équivalents propriétaires. Il a soutenu que l'Europe ne pouvait pas gagner une « course à l'échelle » directe contre les États-Unis et la Chine, compte tenu de la différence de puissance d'investissement, soulignant que les investissements américains dans l'IA étaient 20 fois supérieurs à ceux de l'Europe. La stratégie gagnante de l’Europe réside plutôt dans la « bataille de l’adoption », en mettant l'accent sur l'utilisation de la technologie IA pour générer des avantages concurrentiels dans des secteurs clés. Considérée comme une technologie à usage général similaire à l'électricité, la véritable valeur de l'IA réside dans son application généralisée à l'ensemble de l'économie.
Audrey Herblin-Stoop, VP et Head of Global Public Affairs and Communications chez Mistral AI, a déclaré que l’Europe peut effectivement gagner – mais surtout qu’elle doit le faire. Elle a dressé un tableau sombre : au-delà des aspects économiques, l’impact de l’IA sur le soft power sera immense.
Si nous ne gagnons pas cette course (pour la suprématie dans le domaine de l'intelligence artificielle), nous risquons de tout perdre.
Perdre cette course pourrait signifier perdre la capacité de préserver les langues et les valeurs européennes.
Audrey Herblin-Stoop a défendu l’open source comme un accélérateur clé de l’adoption et du progrès technologique, arguant que la valeur se crée en spécifiant, en ajustant et en co-entraînant les modèles avec des partenaires. Elle a également souligné la nécessité de développer les talents, de rapatrier les chercheurs européens partis à la Silicon Valley, et de créer un terrain de jeu mondial où les entreprises européennes peuvent rivaliser efficacement.
Hugo Le Picard, chercheur associé au think tank de relations internationales Ifri, a élargi la perspective en identifiant deux courses distinctes en IA : une course « en amont » pour les infrastructures cloud, les data centers et les GPU, nécessitant des investissements massifs et continus, et une course « en aval » axée sur l’intégration de l’IA dans l’économie réelle. Pour l’Europe, il a estimé que l’accélération de la course en aval est primordiale.
Compte tenu du ralentissement économique à long terme de l’Europe, une adoption généralisée de l’IA est essentielle pour créer de la valeur et stimuler la croissance. Hugo Le Picard a relevé un obstacle important : les entreprises traditionnelles manquent souvent de connaissances pour mettre en œuvre efficacement l’IA, tandis que les entreprises d’IA ne comprennent pas toujours en profondeur les besoins spécifiques des secteurs. Il a plaidé pour un rapprochement de ces deux mondes, éventuellement via des « ingénieurs déployés sur le terrain » pour faciliter l’intégration. Selon lui, un objectif réaliste à court terme pour l’Europe est de devenir leader dans l’intégration de l’IA dans ses économies.
Beaucoup de conditions
Beaucoup de conditions
Jean-Louis Missika, Senior Advisor chez Ardian, a exprimé un optimisme conditionnel, affirmant que l’Europe peut y parvenir, mais qu’il y a beaucoup de « si ». Parmi ces conditions : augmenter considérablement les investissements dans la recherche et l’enseignement supérieur. Rappelant que le PIB collectif de l’Europe est supérieur à celui des États-Unis ou de la Chine, il a interrogé : « Pourquoi investissons-nous moins dans la recherche que les États-Unis et la Chine ? ». Il a pointé la fuite des cerveaux des chercheurs européens vers les entreprises américaines et a questionné le choix historique de l’Europe de ne pas investir dans la défense, qui stimule souvent la recherche dans d’autres puissances mondiales. Jean-Louis Missika a proposé un modèle de « DARPA civile » – une structure permettant des décisions rapides dirigées par des experts et de solides partenariats public-privé. Pour que l’Europe puisse rivaliser, il a suggéré d’adapter sa gouvernance en matière d’investissement. Il a toutefois rappelé qu’un bon départ a été pris avec le rapport Draghi, qui recommande 800 milliards d’euros d’investissement par an pour renforcer la compétitivité européenne.
Une note d’optimisme prudent
Une note d’optimisme prudent
Tout au long de la table ronde, plusieurs thèmes transversaux ont émergé. Sur la politique publique, Vincent Luciani a appelé les décideurs à montrer l’exemple en intégrant l’IA dans leurs administrations et à élaborer des réglementations subtiles permettant des solutions cloud hybrides tout en protégeant les données sensibles. Audrey Herblin-Stoop a souligné que pour les startups, les marchés publics générateurs de revenus sont préférables aux simples subventions. Le défi de l’attraction et de la rétention des talents a été un point récurrent, avec des appels à une rémunération compétitive, des régimes d’actions harmonisés et un écosystème dynamique qui privilégie la liberté des chercheurs et leur capacité à publier. Vincent Luciani a également relevé que le capital-risque européen adopte souvent une attitude prudente, réticente à financer des projets sans revenus, ce qui constitue un obstacle majeur à l’innovation disruptive.
La table ronde s’est conclue sur un optimisme prudent : tous les intervenants ont répondu « Oui » à la question posée par la modératrice Sophie Pedder de The Economist sur la capacité de l’Europe à rivaliser. Bien qu’aucune voie unique n’ait été prescrite, le consensus s’est formé autour d’une stratégie européenne distincte – priorisant l’adoption rapide de l’IA, exploitant la technologie open source, augmentant les investissements dans les talents et la recherche, rationalisant la gouvernance et favorisant un état d’esprit plus ambitieux et audacieux.
Tous ont convenu que, malgré la complexité de l’avenir, l’Europe possède la capacité et la volonté de forger son propre futur impactant en matière d’IA.
Nous vous recommandons de lire ou de relire nos deux dernières analyses issues de la conférence 2025 AI x AI d'Ardian :
Celui consacré à la souveraineté européenne en matière d'IA, ici