Covid-19, Vision

Startup Nation – Pandémie et entrepreneuriat

  • 02 Février 2021

Temps de lecture : 9 minutes

En 2020, les temps sont durs, mais même durant une pandémie mondiale, des entreprises sont nées et ont trouvé des investisseurs pour les soutenir.

La technologie est le grand vainqueur dans les sphères publique et privée.

Francesca Warner, Associée d’Ada Ventures
Les entrepreneurs sont le moteur de toute économie. Pour les créateurs d’entreprises, la facilité à lancer des startups est une mesure vitale pour les perspectives de toute nation. Ces neuf derniers mois ont eu des effets perturbateurs sans précédent sur les entreprises établies. Beaucoup ne s’en sortiront malheureusement pas, et celles qui survivront le devront à la considérable transformation adaptative qu’elles ont engagée. 
Quel est l’effet de la Covid-19 sur les startups ? Les perturbations subies par les entreprises bien établies sont connues. Mais quel effet le virus a-t-il eu sur l’appétit des entrepreneurs à faire émerger de nouvelles idées sur le marché ?  Avec quelle facilité parviennent-ils à séduire les investisseurs ? Est-il vrai que sur les marchés, les nouveaux débouchés, les nouvelles opportunités et disparités sont récemment devenus visibles ? D’un point de vue pratique, les marqueurs des biens et services sont-ils plus difficiles à établir en l’absence de réunions en présentiel, de conférences et de salons – traditionnels rouages du commerce ?  
Les grands bouleversements tels que les profondes récessions économiques ou les pandémies peuvent ou non être de véritables événements « cygne noir », mais ils changent indubitablement la trajectoire des politiques publiques, des économies et des entreprises. Ils peuvent modifier le cours de l’histoire. Au XIVème siècle, la peste noire a, par exemple, brisé le système féodal longtemps en vigueur en Europe pour finalement le remplacer par un système s’apparentant davantage au contrat de travail actuel. 
Trois siècles plus tard, entre 2002 et 2004, le SARS a catalysé l’essor fulgurant d’une petite société d’e-commerce, Alibaba, et marqué les prémices de son développement au premier plan du commerce asiatique. La croissance a été portée par la profonde anxiété qui pesait sur les déplacements et le contact humain, situation similaire à celle que nous traversons actuellement avec la Covid-19. De même, la crise financière et la Crise économique de 1929 ont donné naissance à des ramifications pionnières telles qu’Airbnb et Uber qui, à l’origine, partageaient les biens en période de faibles revenus et épargnes pour de nombreuses personnes. C’est peut-être l’une des pires périodes qu’ait connue l’économie mondiale, mais les années qui ont suivi la crise financière étaient parmi les meilleures en termes d’investissements dans les startups. 
Cela fait partie intégrante de ce que Schumpeter, le légendaire économiste politique autrichien, appelait « la destruction créative ».  

Hausse des créations d’entreprises pendant le confinement 

Globalement, nous savons qu’il se passe beaucoup de choses au niveau des fusions-acquisitions. Une résurgence de l’activité s’est traduite par l’été le plus chargé en transactions d’envergure de ces trente dernières années. La valeur combinée de transactions mondiales supérieures à 5Mds $ a grimpé en flèche pour atteindre les 456 Mds $ dans les trois mois précédant septembre (Refinitiv) ; les dirigeants cherchaient à réorganiser leurs entreprises afin de faire face aux retombées de la pandémie, et les investisseurs étaient en quête de valeur dans un monde des affaires en rapide évolution. 
Dans la sphère internationale, ce sont des Léviathans matures et bien établis. Mais que se passe-t-il au stade de la gestation et parmi ces entreprises apparues récemment ? 
Francesca Warner est une entrepreneure et l’une des deux fondatrices d’Ada Ventures. Elle investit dans des start-ups et est donc extrêmement bien placée pour prendre la température du marché.
Implantée à Londres, Ada Ventures (nom inspiré d’Ada Lovelace, pionnière de la programmation informatique) s’est lancée en début d’année dans « une mission destinée à rendre le capital-risque totalement accessible aux meilleurs talents britanniques et européens, indépendamment de leur origine, genre ou antécédents. » L’entreprise contrôle un nouveau fonds de 34 millions de dollars (27 millions de livres), conçu comme un fonds d’amorçage « premier chèque ». L’accessibilité et la diversité sont des thématiques majeures, dans le sens où, à date, 92 dollars sur 100 investis en Europe reviennent à des équipes 100 % masculines, 83 % des fondateurs d’entreprise sont blancs, 82 % ont suivi des études universitaires. Au Royaume-Uni, un quart des comités d’investissement n’a pas vu de fondatrices en 2017 et 72 % des financements de capital-risque sont investis uniquement à Londres. 
« La technologie est le grand vainqueur dans les sphères publique et privée », affirme Warner. « A l’heure actuelle, des montants colossaux de capitaux cherchent par tous les moyens leur voie dans la technologie. Il suffit de jeter un œil sur les valorisations d’Hut et Snowflake pour le vérifier. Cependant, au sein du secteur de la technologie – comme dans tous les autres – il y a des vainqueurs et des perdants. Si celui des déplacements est en difficulté, à l’instar des places de marché dédiées aux services, il y a également des perspectives favorables, l’économie du e-commerce étant passée de 20 % à 35 % ».
Warner et Matt Penneycard, Associés d’Ada, ont réalisé six investissements, dont un de 2 millions de livres dans un site web de services de garde d’enfants baptisé Bubble. Bubble est une place de marché dédiée à la garde d’enfants et au baby-sitting ; sa mission consiste à devenir le site de destination pour des services de garde d’enfants fiables, souples et accessibles. 
Pour Ada, la garde d’enfants est un marché sous-estimé et négligé. Les parents cherchent de plus en plus ce genre de services. De plus en plus dispersées, les familles vivent loin des parents et amis qui auraient pu, auparavant, assurer la garde de leurs enfants. Au Royaume-Uni, par rapport à il y 10 ans, un million supplémentaire de mères travaille, et ce nombre ne cesse d’augmenter : les parents ont désormais des horaires de travail flexibles (actuellement 70 % des mères – ce chiffre s’étant considérablement accru en raison de la crise sanitaire). Les services d’une nounou sont inabordables pour la plupart des gens, les indépendants ou les personnes qui travaillent par postes ont besoin de services de garde flexibles (et pas uniquement sur le créneau 9h-17h). Au sein de la génération des Millennials, notamment, les parents ont l’habitude de réserver en ligne les services dont ils ont besoin au quotidien, et ce de manière rapide, sécurisée et de n’importe où.   
La Covid-19 a également inévitablement modifié le comportement des investisseurs vis-à-vis des entreprises naissantes. Comme le précise Warner : « Nous attachions beaucoup d’importance à rencontrer le plus grand nombre de personnes possible au sein des entreprises ciblées. Mais nous avons réalisé des investissements totalement à distance, en faisant tout par Zoom. Il est possible que nous ne les rencontrions pas, en personne, pendant des années. Dans le secteur des technologies, nous sommes de toute façon parfaitement habitués aux effectifs dispersés ». 
Warner, consciente de toutes les incertitudes qui planent sur le Brexit, pense que Londres a encore une bonne carte à jouer. « La technologie est mondiale. Le Royaume-Uni et l’Europe profitent d’un fuseau horaire central. Londres offre encore un accès vital aux marchés de capitaux. Les Etats-Unis et leurs élections ont des implications troubles et la Chine est confrontée à une possible guerre commerciale. Chercher à se développer peut être problématique au Royaume-Uni et la réponse du pays au sujet crucial de l’accès aux talents internationaux via le système des visas est primordiale. En somme, les fondamentaux du Royaume-Uni sont bons mais nous devons les conserver et les protéger. Enfin, il y a également le sentiment fort que globalement, autrement dit les investisseurs américains trouvent des valorisations plus faibles en Europe. Ils pensent trouver plus pour moins cher ».

Je me suis dit à moi-même : si je ne saute pas le pas maintenant, je ne saurai jamais si j’aurais réussi.

Camilla Upson, Fondatrice de Nue Hoops

La force d’une startup made in Covid-19 

La startup de Camilla Upson est une entreprise de joaillerie, uniquement en ligne, baptisée nuehoops.com. Elle conçoit et fabrique des boucles d’oreilles qui comportent une créole et des petits charms. Elle a véritablement sauté le pas de l’entrepreneuriat durant le confinement, en démissionnant de son poste de cadre dans la communication et le marketing au sein d’un cabinet de conseil en formation au leadership. Elle n’avait jamais volé de ses propres ailes auparavant. 
« En mars, j’ai quitté les rues désertées de Londres pour rester à la campagne avec ma mère. Le contexte était vraiment effrayant, et avec le temps dont je disposais après avoir terminé mon travail de l'époque, j’ai commencé à me débrouiller et à me lancer en ligne. À ma grande surprise, ça a marché. Je pense que beaucoup de monde s’ennuyait à la maison, travaillait et que le shopping en ligne était devenu une échappatoire. Nos produits ne sont pas comme des cravates, des costumes, ou des vêtements très chers qui, faute de sortir, ne sont pas portés. Dans une culture Zoom, les femmes (et les hommes) ne montrent que leur tête et leurs épaules, et porter un joli accessoire offre un bon sujet de discussion. Nous proposons également une expérience d’achat semi luxueuse, sans culpabilité. Ce n’est pas du Tiffany mais ce n’est pas non plus de la camelote bon marché. » 
« Les créoles sur lesquelles sont ajoutés les charms sont vendues au premier prix de 20 livres et le prix des charms est compris entre 12 et 30 livres. Nous avons été présentés par deux influenceurs très populaires sur Instagram, qui sont tombés par hasard sur nos produits, et soudainement en mai les ventes ont décollé. Les ventes grimpaient et grimpaient encore : ma mère, ma sœur et moi préparions les envois sur la table de la cuisine et ma mère les déposait au bureau de poste. » 
« Je me suis dit à moi-même : si je ne saute pas le pas maintenant, je ne saurai jamais si j’aurais réussi. J’ai eu une discussion très franche avec mon responsable qui m’a avoué qu’il voyait ce que je voulais faire et que je ne devais jamais sous-estimer l’impulsion du moment ». 
Le lendemain, elle a démissionné. Comme beaucoup d’autres nouveaux dirigeants de société en ligne, elle a entendu parler à ses dépens de Shopify, la populaire plateforme de ventes en ligne.  L’entreprise se développe rapidement et devrait atteindre un chiffre d’affaires à six chiffres d’ici six mois ; Camilla se réjouit de la période de Noël, généralement la plus active pour le secteur de la joaillerie. « C’est effrayant et excitant à la fois. Et travailler avec ses proches peut être, émotionnellement, un peu brutal. Mais c’était le bon moment pour moi ».