Portraits d'excellence, Covid-19, dans le regard de

Portraits d’Excellence – Entretien avec Alex Beard, Président-directeur général du Royal Opera House

  • 06 Avril 2021

Temps de lecture : 7 minutes

« It ain’t over till the fat lady sings » : cette expression américaine surannée (et politiquement incorrecte) décrit parfaitement la façon dont le monde de l’opéra attend anxieusement la fin de la pandémie de Covid-19. Dans le monde entier, les opéras ont les portes closes depuis un an déjà et les divas – grandes ou non – n’ont interprété aucun air, si ce n’est dans leur cuisine ou leur jardin.

L’opéra et le ballet sont les formes artistiques les plus extraordinaires » précise-t-il. « Vous réunissez dans l’instant 300 personnes au sommet de leur art pour réaliser l’impossible. C’est incroyablement compliqué.

Alex Beard, Directeur général du Royal Opera House

Au Royaume-Uni, le Royal Opera House de Londres (Covent Garden) est le véritable centre d’excellence, non seulement pour les grands opéras classiques,  mais également pour le ballet (il sert de résidence à la compagnie du Royal Ballet). Depuis 1732, cet opéra a connu diverses évolutions. Mais ces douze derniers mois, depuis le 15 mars 2020 et l’annulation de dernière minute de la représentation de La Traviata, il est étrangement silencieux.

Si le football de haut niveau et certains autres sports ont poursuivi leurs activités grâce aux droits de télévision lucratifs (et indépendants du volume de la billetterie), la pandémie a été désastreuse pour le Royal Opera House qui affiche des coûts de fonctionnement d’environ 135 millions de livres, et dont 55 % du chiffre d’affaires provient de la billetterie et des ventes annexes. 


La Covid-19 a mené à des décisions difficiles

Alex Beard a dû prendre nombre de décisions difficiles pour garantir la survie pérenne du Royal Opera House, dont il est le PDG. Un quart de son personnel a été licencié et il s’est vu contraint de céder l’un de ses biens les plus précieux, un portrait du peintre David Hockney vendu à 11,25 millions de livres. Fort heureusement, David Ross, le Président de l’institution londonienne - dont la fortune était estimée à 642 millions de livres en 2020 par la Sunday Times Rich List – s’est porté acquéreur de l’œuvre d’art et l’a prêté au Royal Opera House. 

« Nous disposons d’une réserve de près de 4 millions de livres » affirme-t-il. « Mais une structure telle que la nôtre n’est pas réellement en mesure de détenir des réserves financières. Nous réalisons un chiffre d’affaires annuel de 135 millions de livres et ces résultats ont toujours été serrés – nous ne sommes pas là pour amasser de l’argent – nous sommes là pour donner du plaisir au public : c’est notre raison d’être. »

Et de poursuivre « notre secteur a été sévèrement touché. À New York, le Metropolitan Museum of Art a annulé tous ses spectacles. À Paris, les opéras sont beaucoup plus subventionnés que les nôtres, mais dans l’ensemble, la situation a été difficile pour tout le monde. Donc oui, c’est sinistre, mais nous avons un plan. Nous espérons reprendre en automne. Nous suivons très attentivement l’évolution du programme de vaccination et il se pourrait même que nous nous produisions avant, dans le respect de la distanciation sociale. Nous ferons tout notre possible, en toute sécurité, chaque fois que nous le pourrons. En attendant, nous diffusons en streaming plusieurs de nos représentations classiques, issues de nos archives. »  

Alex Beard s’inquiète du tourisme vers le Royaume-Uni : « Nous savons que la majeure partie de notre public le plus fidèle et le plus friand achètera les billets dès leur mise en vente. Pour Casse-Noisette, par exemple, la billetterie est vendue en à peine quelques heures, mais les touristes, qui représentent près de 15 % de notre public, pourraient mettre plus de temps à revenir. »  

Toute programmation à moyen, voire à long terme, est très difficile au vu de la fréquence des confinements. On ne décide pas d’une représentation d’opéra ou de ballet en un claquement de doigt. Généralement, les opéras sont prévus 3 à 4 ans à l’avance – les meilleurs chanteurs ont les plannings les plus chargés et des agents avares – et les ballets, malgré la résidence du corps de ballet, se préparent en deux ans.  

Alex Beard a été victime de son propre succès dans le sens où, suite aux pressions du gouvernement et de l’opinion publique, le Royal Opera House est parvenu, ces dernières années, à augmenter la part de son chiffre d’affaires grâce aux dons et mécénats privés. « Après la réduction du personnel et des actifs non essentiels, le troisième volet du plan consistait à accroître les collectes de fonds auprès de notre base de donateurs. Cela peut sembler difficile en l’absence de spectacle, lorsque nous sommes dans l’ombre, mais ils ont été incroyablement généreux. »

Pour les artistes, ce n’est pas juste un emploi, c’est une dimension d’eux-mêmes. Ne pas pouvoir se produire devant un public n’a aucun avantage. Les danseurs viennent tous les jours. S’ils ne restent pas en forme, ils vont dépérir. Ils pensent par le mouvement.

Alex Beard, Directeur général du Royal Opera House

Accord d’un prêt par le gouvernement britannique

Et, finalement, Alex Beard a dû demander l’aide du gouvernement britannique, qui lui a prêté près de 21 millions de livres, sans intérêt pendant 16 ans, ni remboursement les quatre premières années.  

Alex Beard dirige le Royal Opera House de Covent Garden depuis août 2013. À l’âge de 11 ans, lorsqu’il découvre avec sa mère les « Upper Slips » [les sièges les moins chers], il trouve le métier de ses rêves. Mais, dans cet univers, il est surtout connu pour avoir été le numéro 2 de Sir Nicholas Serota à la Tate. L’audacieuse extension de 260 millions de livres de la Tate Modern, ouverte il y a trois ans, est l’œuvre de Beard et de Serota. Pour lui, l’excellence est devenue une seconde nature. La Tate est la plus grande réussite artistique de ces quarante dernières années au Royaume-Uni, et le Royal Opera House figure parmi les cinq meilleurs mondiaux de sa catégorie. « L’opéra et le ballet sont les formes artistiques les plus extraordinaires » précise-t-il. « Vous réunissez dans l’instant 300 personnes au sommet de leur art pour réaliser l’impossible. C’est incroyablement compliqué. » 

Le Royal Opera House est une incroyable machinerie. Avant la crise sanitaire, il y avait 1 200 personnes dans l’organisation, en comptant l’opéra, le ballet et toute la troupe des perruquiers, des machinistes et des régisseurs. Leur travail est acharné : avec 41 spectacles par an et 500 représentations au total, il s’agissait du théâtre le plus fréquenté d’Europe avant 2020. Le taux d’occupation des sièges atteint régulièrement 97 %, un chiffre qu’aimerait afficher Ryanair. 

Pour les artistes, ce n’est pas juste un emploi - c’est une dimension d’eux-mêmes.

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Alex Beard
Convening extraordinary artists with exceptional talent to bring all their artistry to bear on works that shine a light on the essence of being alive – love, hate, fear, hope – in ways that captivate an audience and set imaginations free. And restlessly striving for new people, new approaches and new techniques to do that with ever greater insight and force.
© Harry Borden

Si l’opéra n’a déploré qu’un seul décès lié à la Covid-19, le coût humain pour les équipes d’Alex Beard est colossal. « Pour les artistes, ce n’est pas juste un emploi, c’est une dimension d’eux-mêmes. Ne pas pouvoir se produire devant un public n’a aucun avantage pour eux – ils sont confinés et tournent en rond chez eux. Les danseurs viennent tous les jours. S’ils ne restent pas en forme -s’ils ne s’entretiennent pas, si vous préférez – ils vont dépérir. Ils pensent par le mouvement. »  

La Covid-19 n’a pas eu que des aspects négatifs. « Toutes les 3-4 semaines, nous organisons désormais un événement vidéo en ligne pour les membres de notre personnel », explique Alex Beard. « Ce n‘était pas le cas avant la pandémie. Je pense que la fréquence et la profondeur de nos échanges se sont améliorées. Bien évidemment, si la 3D et les contacts personnels sont toujours préférables à des contacts virtuels en 2D, il est impressionnant de voir avec quelle rapidité et facilité nous avons adopté la technologie. Nous avons également noué des liens avec un nouveau public via les médias sociaux et les événements en streaming. Chaque vendredi, notre directeur musical, Antonio Pappano, organise un Facebook From My House To Your House, au cours duquel il joue du piano et explique les idées du compositeur, et c’est génial. »

Sur un plan plus personnel, Alex Beard a pu perdre quelques kilos, faute de partager, chaque soir, verres et canapés avec les mécènes, avant les représentations ou pendant les entractes. « Il faut voir le bon côté des choses, je me suis même mis au yoga », conclut-il.