Industrie

Que le spectacle continue

  • 20 Mai 2021

  • Buyout

Temps de lecture : 7 minutes

Les théâtres et les salles de concert espèrent que la pandémie prendra prochainement fin.

Si l’année 2020 a pu être extraordinaire pour Netflix – avec 37 millions d’abonnés supplémentaires, pour atteindre plus de 200 millions d’utilisateurs à l’international – les salles de spectacle du monde entier sont, quant à elles, restées massivement vides, obscures et silencieuses. Une situation inédite depuis des siècles. Se rassembler pour assister à une prestation en direct est une pratique qui existe certainement depuis la Grèce Antique. À Londres, Paris et Berlin, les deux guerres mondiales n’ont pas su faire taire les artistes. Les conséquences silencieuses de la Covid-19 ne s’étaient pas abattues depuis la Peste, qui entraîna la fermeture des théâtres londoniens à la fin du 16e - et au début du 17e siècle. L’épidémie et la nécessaire distanciation sociale avaient alors ajourné les représentations des pièces shakespeariennes du Roi Lear et de Macbeth.

En France, les professionnels du spectacle ont protesté contre la perte de leurs moyens de subsistance. Ils ne s’inquiètent pas seulement de leurs difficultés financières immédiates, mais également des incidences à long terme sur l’industrie du spectacle. Pour répondre à ses besoins, Netflix puise ses talents dans les théâtres et les salles de concert, ce qui pourrait amener de nombreux jeunes artistes à renoncer à leur carrière sur les planches.

Nous occupons une place importante dans la vie de notre public.

Hugues de Saint-Simon, Secrétaire Général de la Cité de la musique - Philharmonie de Paris

Une année éprouvante

Face à ces événements, nombreux se sont interrogés sur la valeur de la culture dans nos vies. Est-elle, par exemple, moins importante qu’un commerce non-essentiel ? C’est un débat qui a animé Hugues de Saint-Simon, le Secrétaire Général de la Cité de la musique - Philharmonie de Paris, implantée à la Villette (Paris). « L’année a été difficile », déclare-t-il. « Le confinement a été imposé rapidement et à un très mauvais moment pour nous - nous venions tout juste d’annoncer notre programmation pour la période de septembre à juin et nous allions ouvrir la billetterie. Il a fallu tout arrêter. Le premier mois, nous ne pouvions rien faire. Fin juin 2020, nous avons réussi à donner un concert, avec une jauge à 50 % du public, mais la situation s’est ensuite dégradée et nous sommes passés à la vidéo à la demande des spectacles d’archives. En novembre, nous avons de nouveau subi un confinement strict. »

Les ressources financières sont venues à manquer. Globalement, le modèle financier d’Hugues de Saint-Simon repose, à 50/50, sur les subventions publiques et la billetterie. Mais de nombreux musiciens sont indépendants et donc non-salariés : durant la pandémie, ils n’ont perçu aucune rémunération.  

« Je continue de croire que le risque de contamination dans notre salle est minime, affirme-t-il. Des études le prouvent : les spectateurs ne sont pas assis les uns en face des autres, les installations sont modernes et la ventilation très performante. Et nous savons aussi que notre public est lassé : il veut plus que jamais nous retrouver – nous occupons une place importante dans sa vie. » Aujourd’hui, il se peut que la Philharmonie de Paris puisse se produire devant une salle remplie à 30 % dès la mi-mai.

Ce que je fais est une passion, ancrée en moi, pas juste un emploi. Ma carrière obéit à un besoin, pas à un souhait.

Joely Koos, l’une des violoncellistes solo les plus connues de la capitale britannique et de l’orchestre du City of London Sinfonia

Etre rémunéré pour sa créativité

À Londres, l’année a été toute aussi éprouvante pour Joely Koos, l’une des violoncellistes solo les plus connues de la capitale et du City of London Sinfonia. « Cela a été catastrophique pour notre secteur. J’ai énormément de sympathie pour les autres travailleurs mais ce que je fais est une passion, ancrée en moi, pas juste un emploi. Si les applaudissements finaux sont certes importants, c’est la représentation en soi qui vous galvanise. Ma carrière obéit à un besoin, pas à un souhait. C’est tellement plaisant d’être rémunérée pour sa créativité. Pourtant le danger est de la perdre, faute de ne pouvoir se produire tous les jours. »  

Avant la crise sanitaire, Joely Koos était une incroyable touche-à-tout : elle joue régulièrement sur les bandes-son des productions Pixar et Marvel. En 2007, elle a remporté un Grammy pour avoir accompagné Amy Winehouse sur son tube « Rehab ». Elle est également professeur au Trinity Laban Conservatoire.  

A la suite de l’annulation d’une tournée en Extrême-Orient, son orchestre a accusé une perte de 800 000 livres. Elle a obtenu une suspension de ses prêts immobiliers et intégré un groupe de pression sur le gouvernement britannique afin d’obtenir un meilleur soutien pour les artistes provisoirement congédiés, dont le statut d’indépendant compliquait sensiblement toute demande d’aide financière publique.  

Pleine de ressources, Joely Koos n’est pas de celles qui se morfondent. « Je suis un électron libre, je ne tiens pas en place, un rien m’occupe ».  Elle a créé un orchestre avec son mari et ses deux enfants, baptisé « The Family Von Trapped » (inspiré des Von Trapps de la Mélodie du Bonheur). Ils organisent des concerts en live depuis leur salon. Elle s’est, par ailleurs, perfectionnée en Pilates – les violoncellistes pouvant souffrir de problèmes dorsaux et musculaires – et propose des séances en ligne pour les passionnés. Elle a également réussi à décrocher un emploi prestigieux au Collège d’Eton, où se sont formés vingt Premiers ministres britanniques et où elle enseigne désormais le violoncelle. Ce poste au statut de salarié est inédit pour quelqu’un comme elle.  

Joely Koos
Joely Koos, l’une des violoncellistes solo les plus connues de la capitale britannique et de l’orchestre du City of London Sinfonia.

© Krisztian Sipos photography

C’est le son que l’on retient !

Bien évidemment, la musique live n’est rien sans la technique. Et Ardian détient une part cruciale des infrastructures de cette industrie grâce à Audiotonix, l’une de ses sociétés en portefeuille. Audiotonix est un leader sur le marché mondial de la conception, l’ingénierie et la fabrication de consoles de mixage et de produits annexes. James Gordon, son PDG, raconte une anecdote amusante sur la nature vitale des activités classiques de ses entreprises : « Joe O’Herlihy, l’ingénieur son de U2, m’a un jour fait remarquer que si le spectateur rentre chez lui en chantonnant, ce n’est pas grâce aux effets lumières. C’est le son qui marque les esprits. »

« L’impact de la Covid-19 a été très brutal », affirme James Gordon. « De nombreux événements ont été annulés. Tout le matériel était au mauvais endroit. Mon premier réflexe a été de protéger ma société. Les huit premières semaines, nous avons travaillé quasiment non-stop. Gérer l’inconnu n’a rien de simple mais il fallait absolument garder le contact avec nos équipes, nos fournisseurs et nos clients. »  

Un point positif cependant : les équipes de Monsieur Gordon ont pu se concentrer sur la R&D et l’innovation. « La R&D est le moteur de notre activité, l’investissement le plus crucial qui soit pour notre avenir. Cette année, en l’absence des distractions habituelles, nous avons su nous diversifier davantage. Nous avons, par exemple, considérablement développé notre offre de produits pour la création audio, en proposant aux artistes professionnels ou amateurs des outils haut de gamme, de qualité studio, pour l’enregistrement et la production à domicile. »

« Je n’aurais jamais pensé dire cela mais les tournées mondiales me manquent. Résolument axée sur l’international, notre société s’enrichit des rencontres faites à travers le monde. Mais j’ai par-dessus tout très hâte d’écouter de la musique en direct, d’entendre ce premier coup sur la batterie dans un énorme amplificateur. Pour moi, ce sera une incroyable bouffée d’air frais, le symbole de notre retour. »

En France, les perspectives ne sont pas non plus si sombres. Le contexte de la pandémie a permis la création d’une œuvre d’art filmée qui n’aurait jamais vu le jour autrement.  L’Orchestre de Paris, le principal orchestre symphonique français, a imaginé une grande fresque musicale impressionniste, inspirée des quatre éléments, avec des extraits de « L’Oiseau de feu » et du « Sacre du Printemps » de Stravinsky, l’intégralité de « La Mer » de Debussy et « l’Appel Interstellaire » de Messiaen.

Les réalisateurs ont travaillé du matin au soir pour capturer les musiciens dans chaque recoin de la Cité de la musique – Philharmonie de Paris, et nous offrir un film d’une grande beauté imaginative. Vous pouvez le visionner ici. Si seulement vous aviez été là...

J’ai très hâte d’écouter de la musique en direct, d’entendre ce premier coup sur la batterie dans un énorme amplificateur. Pour moi, ce sera une incroyable bouffée d’air frais, le symbole de notre retour.

James Gordon, PDG d’Audiotonix