dans le regard de

Skyline Renewables et l’avenir de l’énergie verte

  • 09 Novembre 2020

  • Infrastructure

Temps de lecture : 11 minutes

Si l’énergie verte est depuis longtemps une priorité pour de nombreuses entreprises, ce n’est pas le cas pour toutes. Certains membres de la sphère des affaires affirment que l’écologie a tendance à s’essouffler lorsque les économies se dégradent.

Mais alors que la planète vient de vivre son deuxième printemps le plus chaud jamais enregistré, même les plus cyniques reconnaîtraient que la pandémie puisse entraîner des changements durables dans les comportements sociétaux.

La Covid-19 a bouleversé les hypothèses et accéléré les échéances. Les défenseurs de l’environnement s’attendaient à ce que le prochain cycle de négociations sur le climat des Nations unies, initialement prévu en novembre, marque la prochaine étape d’avancées ; mais le moment est d’ores et déjà arrivé. Les ravages économiques causés par la Covid-19 ont fait des États occidentaux de puissants agents de changements potentiels. 
Dans le monde entier, le pouvoir d’influence des pouvoirs publics n’a jamais été aussi important. De nombreux experts affirment qu’il est également nécessaire de s’attaquer à l’autre crise : opérer une transition transformationnelle vers une société durable nous permettant de garder la planète en-deçà d’un réchauffement dangereux. La façon de faire face à cette urgence pourrait déterminer notre trajectoire climatique pour les milliers d’années à venir. 
A l’heure où une grande partie de l’économie mondiale est en crise, les énergies renouvelables (les projets éoliens et solaires plus particulièrement) se sont révélées cruciales. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les énergies renouvelables sont l’un des rares secteurs à avoir réussi à résister aux effets dévastateurs du coronavirus, grâce à de nouveaux contrats et de nouveaux records, alors même que le reste du monde est aux prises avec la pandémie. 
Les énergies solaire et éolienne n’ont pas totalement échappé à la pandémie, un certain nombre de projets d’énergie renouvelable ayant été retardé en raison, entre autres, de problèmes survenus dans les chaînes d’approvisionnement. Les coûts de financement ont également augmenté. Néanmoins, l’effondrement de la demande d’énergies fossiles implique que les énergies renouvelables joueront, cette année, le rôle le plus important qu’elles n’aient jamais joué au sein du système énergétique mondial.  
Bien qu’elle soit récemment passée au premier plan, l’énergie verte est depuis longtemps un centre d’intérêt pour l’activité Infrastructure d’Ardian. 
Début 2018, Ardian a noué un partenariat avec Martin Mugica, Président et Directeur général de Skyline Renewables et son équipe. Skyline Renewables est implantée dans l’Oregon dans le Nord-ouest des Etats-Unis, région dans laquelle les effets du changement climatique ont été récemment révélés lors des incendies de forêt de 2020. Sous la direction de Martin, la société s’est développée et gère plus de 800 MW de projets éoliens, proposant un plan d’affaires ambitieux destiné à créer une plateforme de pointe en matière d’énergies renouvelables aux Etats-Unis. Auparavant, Martin était le président directeur général d’Iberdrola Renewables (Avangrid, aux Etats-Unis), à la tête d’une équipe de plus de 700 personnes et d’une capacité de 6 GW, qui générait plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires annuel. Il possède plus de 20 ans d’expérience dans l’élaboration de projets d’infrastructure au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, Amérique du Sud et Afrique du Nord. 
Nous avons récemment échangé avec Martin sur l’avenir de son secteur : 

Nous avons le potentiel pour une 4e révolution industrielle, facilitée par le fait que les énergies renouvelables et les alternatives écologiques ne sont plus des produits de moindre qualité.

Martin Mugica - Président & CEO de Skyline Renewables

Où en est le secteur des énergies renouvelables en ce contexte de crise sanitaire ? 

Nous arrivons probablement au terme d’une ère de stabilité macro-économique, caractérisée par la loi du marché, qui a débuté dans les années 1980. Nous assistons à la puissance de la nature et les choses peuvent encore s’aggraver. Nous avons le potentiel pour une 4e révolution industrielle, facilitée par le fait que les énergies renouvelables et les alternatives écologiques ne sont plus des produits de moindre qualité. En réalité, elles semblent être la meilleure option pour maintenir la durabilité de la planète et de notre niveau de vie. Aujourd’hui, l’avenir de mon secteur est prometteur.  

Un paradoxe pourrait-il se produire : le prix des combustibles fossiles est au plus bas et pourtant la durabilité est devenue une priorité ? 

Les prix sont peut-être bas aujourd’hui mais l’avenir du gaz, du pétrole et du charbon est désormais très incertain. En ce qui concerne les coûts, indépendamment de la baisse des combustibles fossiles, le coût marginal des énergies renouvelables sera toujours plus faible, car le coût de notre combustible est nul sans subventions et négatif avec les subventions. Dans un pays comme les Etats-Unis, dans lequel les transports publics sont limités, la voiture est un vecteur majeur de consommation d’énergie et nous misons sur une augmentation rapide de la demande de voitures électriques. Je pense que 50 % des véhicules américains seront électriques d’ici 2030. Pour répondre pleinement aux attentes des consommateurs, l’électricité utilisée pour alimenter ces véhicules doit également être non polluante, ce qui rend les énergies renouvelables encore plus compétitives. 

Quelles sont les implications (actuelles et à venir) des tensions existantes entre la Chine et les Etats-Unis et des prochaines élections présidentielles américaines pour le secteur des énergies renouvelables, et plus précisément pour Skyline ?

L’énergie est politique, c’est une ressource stratégique. Personne ne veut avoir à dépendre d’un pays étranger pour quelque chose d’aussi essentiel à la sécurité nationale. Une partie de ce nationalisme est rationnelle, et l’autre totalement irrationnelle. Mais il faut être prudent : le monde et la mondialisation sont devenus moins prévisibles. Si les énergies renouvelables propres peuvent, chez nous, offrir un prix compétitif de 20-30 dollars par MW-heure, nous avons alors de nombreuses cartes à jouer. 

Il est très encourageant de voir les efforts déployés par les pouvoirs publics et les entreprises pour développer l’hydrogène, et je pense, qu’à terme, cela portera ses fruits.

Martin Mugica - Président & CEO de Skyline Renewables

Assistons-nous à des changements progressifs dans la production d’énergie ou à un grand bond en avant imminent avec les batteries ou l’hydrogène ? 

Outre la politisation, l’un des défis les plus importants pour les énergies renouvelables est l’absence de possibilité de distribution. Autrement dit, elles ne produisent de l’électricité qu’en fonction de la quantité d’ensoleillement ou de vent, et pas nécessairement lorsqu’il est nécessaire de satisfaire une demande. Une solution très judicieuse consiste à faire fonctionner ensemble l’énergie solaire, l’énergie éolienne et le stockage. L’État du Texas est un excellent exemple s’agissant des profils de production qui se complètent et réduisent la quantité de stockage nécessaire. Vous avez plus d’électricité provenant de l’éolien lorsque le solaire ne produit pas et inversement. L’ajout du stockage permet de créer une installation de production d’électricité propre et distribuable. Je m’attends à ce que cette tendance se généralise car l’alternative (autre que l’énergie hydraulique, qui est très limitée) est l’utilisation accrue de combustibles fossiles. 
Concernant les technologies de stockage, j’aimerais que l’hydrogène soit déjà facilement disponible car il permet de stocker de très grandes quantités d’énergie. Cela changerait le mode de fonctionnement de l’industrie. Il est très encourageant de voir les efforts déployés par les pouvoirs publics et les entreprises pour développer l’hydrogène, et je pense, qu’à terme, cela portera ses fruits. La technologie des batteries ne cesse de s’améliorer et de réduire les coûts, et sa simplicité de fonctionnement est un énorme avantage par rapport à l’hydrogène. Cependant, je pense qu’une fois l’hydrogène arrivé à maturité, les batteries seront très probablement utilisées dans les véhicules et autres applications avec un meilleur rapport qualité-prix que dans les centrales électriques. Les applications hybrides se développent rapidement et la capacité des réseaux à s’adapter et à évoluer pour permettre l’utilisation des batteries à court terme et, plus généralement, l’utilisation du stockage à court et long termes progressera. 
Le nucléaire reste problématique – contrairement à l’éolien, on ne peut tout simplement pas le démarrer et l’arrêter assez vite. Cela prend des jours, à l’inverse d’autres technologies telles que l’éolien, le solaire, l’hydraulique ou même le gaz. Il est très difficile pour le nucléaire d’être compétitif sur un marché où les énergies renouvelables bon marché font baisser les prix en-deçà de leurs propres coûts sans pouvoir stopper l’hémorragie lorsque les prix sont trop bas. Très souvent, les centrales nucléaires sont obligées de produire à perte. En outre, le traitement de leurs résidus reste risqué et les coûts sont énormes, même après avoir été fortement subventionnés. Les énergies renouvelables sont dès à présent prévisibles et disponibles à un bon prix. 

Qu’arrivera-t-il probablement à la demande mondiale d’énergie après la pandémie de Covid ?

Je m’attends à une reprise de la demande énergétique mondiale et à une augmentation de la part des énergies renouvelables. J’estime que la pénétration des énergies renouvelables sur le marché va s’accélérer, en passant de 10 % de l’énergie américaine issue de sources renouvelables à 20-30 % dans cinq ans. C’est faisable. Nous avons, pour ainsi dire, le vent en poupe.  

Pourriez-vous nous parler de l’évolution de la plateforme de Skyline Renewables au cours des dernières années et de vos principales étapes-clés à ce jour ?  

Après la constitution de Skyline début 2018, nous avons passé le reste de l’année à constituer un portefeuille initial de plus de 800 MW. L’acquisition d’un portefeuille de quatre projets début 2019 a permis de diversifier l’empreinte de Skyline, en dehors du Texas.  
En 2019, alors que Skyline générait déjà des flux de trésorerie stables, nous avons créé les structures de base de l’entreprise, la comptabilité, la gestion des actifs et les systèmes ajoutés à ceux des fusions-acquisitions initiales. Nous avons également commencé à optimiser notre portefeuille, en internalisant certaines activités auparavant exécutées par les projets (par exemple, la maintenance et l’exploitation non liées aux turbines). Nous avons également mis en œuvre et suivi des politiques de sécurité et commencé à gérer activement l’exposition aux risques associés aux produits dérivés de l’énergie de certains projets acquis. 
 
Depuis le début de l’année, nous cherchons des moyens de nous diversifier dans le solaire et de développer les capacités de construction de Skyline. Depuis la création de la société, le soutien et le partenariat permanents d’Ardian Infrastructure ont été un élément crucial de notre développement en tant que plateforme d’énergie renouvelable. 

J’estime que la pénétration des énergies renouvelables sur le marché va s’accélérer, en passant de 10 % de l’énergie américaine issue de sources renouvelables à 20-30 % dans cinq ans.

Martin Mugica - Président & CEO de Skyline Renewables

Selon vous, quels sont les principaux défis à relever pour le marché américain des énergies renouvelables ? 

En ce qui concerne les défis futurs de notre secteur, je pense que le plus grand enjeu est la politisation de la science. Une frange importante de la population américaine ne croit toujours pas au changement climatique. Mais il est très dangereux de se voiler la face. 
L’un des principaux défis pour toutes les énergies renouvelables est l’intégration d’un produit non distribuable dans le réseau d’Amérique du Nord. Mais la gestion de l’infrastructure énergétique s’améliore. On constate un appétit accru pour les systèmes hybrides qui améliorent l’équilibre des profils de production. Nous assistons à une poussée des initiatives qui utilisent l’intelligence artificielle (IA) pour maximiser l’équilibre entre les différentes sources d’approvisionnement et la demande, y compris la réponse à la demande, l’adéquation des ressources et le stockage. Cette tendance va probablement s’accentuer et devenir le dernier changement de cap dans le secteur, car nous passons d’un produit de base qui doit être produit et utilisé presque simultanément, à un produit qui peut être stocké pour une utilisation ultérieure. Pendant des années, il était difficile de trouver des acheteurs autres que les services publics pour les énergies renouvelables, mais cela a changé et maintenant nous observons des projets de plus en plus importants avec des clients commerciaux et industriels qui représentent une part conséquente du marché. J’espère et je soupçonne qu’une taxe sur le carbone finira par être mise en place – je plaide pour son introduction depuis mon arrivée aux Etats-Unis. L’économie américaine est dans une situation délicate et le déficit se creuse.   

Quelles sont les principales différences entre les marchés européen et nord-américain des énergies renouvelables (stade de développement, concurrence, contexte politique) ? 

En termes de réglementation, les deux marchés sont très différents. En Europe, les pouvoirs publics ont ouvert la voie par le biais de subventions, tandis qu’aux Etats-Unis, l’adoption des énergies renouvelables a été dictée par le marché. Les Etats-Unis sont plus enclins à l’initiative privée avec une participation réduite des pouvoirs publics, tandis qu’en Europe, les gouvernements veulent clairement participer activement au développement. En Europe, l’effort d’analyse est plus important avant d’opter pour les énergies renouvelables ; aux Etats-Unis, les entreprises ont tendance à agir et aller vite, puis à changer de cap après la transition, si nécessaire.  
Il y a aussi plus d’opportunités, de meilleures ressources, plus de terres disponibles pour les projets et des marchés énergétiques individuels plus importants.  En Europe, les prix des énergies renouvelables sont plus élevés et les instances publiques fournissent un soutien plus actif. Le profil de risque est probablement meilleur en Europe, car la réglementation apporte plus de valeur ajoutée. Les Etats-Unis sont plus grands, mais plus limités en termes de profil risque/rendement. La concurrence est très forte sur les deux marchés - il y a toutes sortes d’acteurs, des petits promoteurs aux grandes entreprises de services publics.  
Concernant le contexte politique actuel, les Etats-Unis sont plus complexes et le déni du changement climatique reste important. En Europe, il existe un large consensus, partagé également par la plupart des Américains, selon lequel le réchauffement climatique mondial est non seulement réel, mais également l’un des plus grands défis auxquels est confrontée l’humanité. Cela se reflète bien évidemment dans l’implication des pouvoirs publics à promouvoir et soutenir le développement et la mise en œuvre des énergies renouvelables. Le plus important est que les énergies renouvelables ne sont plus un produit de 2e catégorie – les clients les plébiscitent. Elles sont incontestablement la réponse qu’attend notre planète.