Quel futur pour
l’investissement responsable ?

Par Fiona Reynolds, Directrice Générale des UN PRI et Candice Brenet, responsable RSE et Investissement Responsable chez Ardian

L’initiative PRI* a célébré son 10e anniversaire en 2016. Pourquoi l’investissement responsable doit-il rester une priorité pour les dix prochaines années ?

Fiona Reynolds: Nous assistons à une montée des populismes à travers le monde et à une perte de foi envers les institutions, dues en grande partie au fait que les gens ne croient plus que le système, et cela comprend le système financier, oeuvre en leur faveur. L’investissement responsable fait partie de la réponse, et c’est pour cette raison qu’au cours de la prochaine décennie, l’initiative PRI va se concentrer sur la manière de créer un système financier durable qui fonctionne pour la société dans son ensemble et s’attaque aux obstacles qu’elle rencontre.

Candice Brenet: L’investissement responsable va rester une priorité pour nous, car nous le considérons comme une partie intégrante de notre mission et comme un outil important de création d’une valeur plus durable. Élargir le champ d’action des initiatives environnementales, sociales et de gouvernance est une bonne manière d’accroître notre activité conformément aux intérêts de toutes nos parties prenantes, et nous pensons qu’elle peut permettre à Ardian de montrer que la finance est capable de bâtir une société meilleure et de créer de la valeur économique.

* Principles of Responsible Investment, ou Principes pour l'Investissement Responsable.

En quoi le capital-investissement est-il bien placé pour permettre d’atteindre ce but ?

Fiona Reynolds: L’investissement responsable et le capital‑investissement sont faits l’un pour l’autre. L’une des principales difficultés que nous rencontrons est la vision et le comportement à court terme des marchés publics. Mais lorsque vous avez des investisseurs comme des fonds de pension impliqués dans le capital‑investissement ou l’infrastructure, vous disposez d’horizons à plus long terme. C’est ce dont le marché a besoin.

Candice Brenet: Tout à fait. En raison de notre horizon d’investissement, nous pouvons travailler avec des entreprises en vue de transformer leur performance à long terme de manière durable. Cela génère des retours financiers, mais cela profite également aux employés, à l’environnement et à la société. De mon point de vue, il ne s’agit pas simplement d’une possibilité pour nous, mais d’un devoir.

Quelles devraient être les priorités de la communauté PRI au cours de la prochaine phase ?

Fiona Reynolds: Nous avons aujourd’hui 1 650 signataires dont l’interprétation de l’investissement responsable et le niveau d’engagement varient énormément. Certains sont extrêmement actifs, tandis que d’autres n’ont guère fait plus que signer la charte des PRI. Nous devons montrer qu’être signataire est un engagement public qui s’accompagne d’une responsabilité et d’une obligation de rendre des comptes. Par conséquent, nous avons entamé un processus d’avertissement avant radiation pour les signataires qui ne font pas preuve de sérieux dans leur application des principes d’investissement responsable.

Candice Brenet: Nous pensons que l’obligation de rendre des comptes est la clé, car cela fait partie de la relation de confiance que nous établissons avec nos investisseurs et les entreprises de notre portefeuille.

Qu’est-ce qui distingue les « bons signataires des PRI » ?

Fiona Reynolds: Pour les gestionnaires de capital‑investissement, une adhésion pleine et totale aux valeurs de l’investissement responsable est essentielle. L’investissement responsable, c’est étudier le conseil d’administration et la direction d’une entreprise : quel est son taux d’accidents, comment elle rémunère ses cadres, traite ses employés, gère le renouvellement de son effectif et implique son personnel. Nous évaluons aussi son empreinte carbone et ses risques concrets, puis nous apportons des améliorations afin de créer de la valeur.

Candice Brenet: Nous passons beaucoup de temps à identifier les moyens de mesurer la valeur créée par nos initiatives ESG. Il s’agit d’un projet à long terme qui, si nous réussissons à en chiffrer au moins une partie, sera un argument très fort en faveur de l’investissement responsable.

Et les investisseurs ? Quel rôle ont-ils ?

Fiona Reynolds: Les investisseurs doivent devenir beaucoup plus actifs dans leur communication avec les gérants et dans leur supervision. Autrement, le risque est d’avoir des gestionnaires qui disent être des signataires de l’initiative PRI, mais ne respectent pas ses principes. De la même manière, je pense que les investisseurs doivent aussi faire plus pour reconnaître et apprécier le travail des gestionnaires, et les récompenser en conséquence. S’ils prennent manifestement en compte les éléments ESG dans leurs décisions d’investir ou de réinvestir, les gérants réagiront.

Candice Brenet: Pour vraiment améliorer l’impact des investissements sur les gens et l’environnement, nous pensons que les gérants et les investisseurs doivent se concentrer sur les problématiques concrètes de chacune des entreprises qui composent leur portefeuille. C’est pourquoi nous avons décidé d’inclure des fiches d’information pour chaque entreprise de notre portefeuille dans nos rapports de gestion, pour fournir des données claires mettant en relief les principaux sujets ESG de chaque entreprise, avec des exemples concrets et des indicateurs de performance. Notre conviction est que la matérialité est la clé d’une approche d’investissement responsable efficace.

Alt text “L’initiative PRI va se concentrer sur la manière de créer un système financier durable qui fonctionne pour la société dans son ensemble.” Fiona Reynolds

Alt text “Il est très important de souligner le lien entre les politiques ESG et leur impact sur les résultats de l’entreprise.” Candice Brenet

Quel est le plus grand défi à relever pour continuer de progresser ?

Fiona Reynolds: Il est important de disposer de bons processus, et c’est en grande partie ce que nous mesurons à l’heure actuelle. Le défi est de démontrer que ces processus se traduisent en résultats tangibles et mesurables. Et je ne veux pas simplement dire qu’ils produisent des retours financiers, bien qu’évidemment, ce soit important. Je parle d’avantages plus larges qui contribuent à la stabilité financière à long terme et ont un impact positif sur la société en général.

Candice Brenet: Le principal défi que nous rencontrons en tant que gérant est d’un côté d’effectuer un travail très détaillé au niveau de chaque entreprise de notre portefeuille, afin d’aborder convenablement chacune de ses problématiques ESG, et de l’autre de fournir à nos investisseurs le niveau adéquat d’informations répondant à leurs besoins, tout en faisant en sorte qu’elles restent simples à gérer. Nos divers investisseurs ont des attentes variées, et construire ce « pont » entre entreprises du portefeuille et investisseurs est complexe. En tant qu’investisseur, nous devons aussi gérer une grande quantité d’informations provenant de nos gérants.

Quel est le moyen le plus efficace d’ancrer le développement durable dans les activités quotidiennes de l’industrie ?

Fiona Reynolds: Nous pensons que les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies*, énoncés en septembre 2015, vont avoir un impact très important. Dans notre projet pour les dix ans à venir, nous voulons identifier les ODD les plus concrets et les plus susceptibles de faire l’objet d’investissements, et travailler sur ces objectifs à tous les niveaux de l’organisation : de quelles recherches avons‑nous besoin pour mettre au point le business case ? Quelles informations est‑il obligatoire de communiquer ? Comment les investisseurs peuvent‑ils les intégrer à leurs pratiques d’investissement ? Nous voyons les ODD comme un moyen évident pour les investisseurs de montrer qu’ils contribuent à des résultats sociaux et environnementaux positifs.

Candice Brenet: Il est très important de souligner le lien entre les politiques ESG et leur impact sur l’entreprise. Je crois vraiment que travailler sur des initiatives financières supplémentaires avec les entreprises (que ce soit pour améliorer les conditions de travail, disposer d’une chaîne logistique durable ou réduire les déchets et la consommation de matières premières, etc.) est un puissant levier de transformation des entreprises, parmi d’autres comme l’efficacité opérationnelle ou la transformation numérique. Les ODD sont un outil efficace pour rendre l’investissement responsable beaucoup plus concret pour l’industrie.

* Les Objectifs de Développement Durable (ODD), officiellement connus sous le nom « Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030 », sont un ensemble de 17 objectifs mondiaux ambitieux, proposés par les Nations Unies en 2015.

L’initiative PRI est la principale organisation internationale de promotion de l’investissement responsable. Son objectif est d’appréhender l’impact des critères ESG dans l’investissement et de soutenir ses signataires pour qu'ils intègrent ces critères dans leurs décisions d’investissement et leur gestion des participations. Cette organisation est totalement indépendante. Elle encourage les investisseurs à utiliser des pratiques d’investissement responsable pour augmenter leurs performances et mieux gérer les risques, et opère à but non lucratif ; elle est en contact avec les décideurs internationaux, mais n’est associée à aucun gouvernement ; elle est soutenue par les Nations Unies, mais n’en fait pas partie.

Fiona Reynolds a rejoint les Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) des Nations Unies en 2013, en tant que Directrice Générale. Elle a la responsabilité globale des opérations des PRI à l’échelle mondiale. Fiona a plus de vingt ans d’expérience dans le secteur des retraites, elle a notamment travaillé avec le gouvernement australien et a joué un rôle déterminant dans le changement des systèmes de retraite pour les travailleurs de ce pays.

Candice Brenet, responsable RSE (Responsabilité Sociale de l’Entreprise) et Investissement Responsable chez Ardian, est chargée de développer et de mettre en oeuvre la stratégie ESG (Environnementale, Sociale et de Gouvernance) de l’entreprise depuis 2009.