L’immobilier
et les entreprises de demain

Par Nicolas Brusson, CEO et Cofondateur de BlaBlaCar et Bertrand Julien-Laferrière, Responsable d’Ardian Real Estate

Nicolas, quelles ont été vos préoccupations en emménageant dans votre nouveau siège à Paris, dans l’immeuble #Cloud ?

Nicolas Brusson: Nos principales attentes concernaient le besoin de flexibilité et le fait d’occuper une localisation au centre de la ville. En l’espace de cinq ans, l’entreprise pouvait doubler de taille ou disparaître, c’est pour cela que nous avons toujours choisi des bureaux trop grands. Dans nos premiers locaux, loués pour 45 personnes alors que nous n’étions que 12, nous invitions d’autres start -up à sous-louer l’espace disponible, ce qui nous a permis d’avoir de l’espace pour nous développer et, en parallèle, de créer des liens avec des personnes intéressantes.

Bertrand Julien-Laferrière: Je trouve cela formidable de visiter cet endroit que j’ai contribué à créer et de voir comment vous, en tant que locataire, vous vous y êtes développés. C’est très impressionnant ! Mais je suis d’accord pour dire que c’est un problème d’être contraint de signer des baux à durée fixe et à long terme qui offrent peu de flexibilité, alors que les entreprises ont besoin de s’adapter constamment. Je suis sûr que de nouveaux modèles vont émerger aussi dans l’immobilier.

Face à des pôles technologiques comme la côte Ouest des États-Unis, comment se porte Paris ?

Nicolas Brusson: Lorsque je suis arrivé à Berkeley, j’ai découvert un écosystème en place depuis déjà 30 ans. Il y avait toute une génération d’entrepreneurs, de venture capitalists et d’avocats qui avaient bien compris le secteur des technologies, et l’immobilier s’était adapté à cette façon de travailler. Au début des années 2000, vous pouviez trouver des bureaux en open space adaptés aux entreprises technologiques. L’infrastructure était présente : vous pouviez louer des locaux, ouvrir la porte et vous installer.

Bertrand Julien-Laferrière: Le système est en train de s’adapter. Comme vous l’avez dit, vous aviez en quelque sorte transformé vos premiers locaux en une sorte d’incubateur réunissant ces nombreuses start ‑up et aujourd’hui, la Ville de Paris, WeWork et des entrepreneurs privés créent des incubateurs de ce type avec succès. En parallèle, le centre de gravité de la ville est en train de se déplacer, avec de nouveaux quartiers qui émergent à l’est du quartier d’affaires et qui sont plus intégrés et polyvalents.

Alt text “Quand nous avons déménagé, nous avons vérifié le temps de parcours de chaque employé selon les différents locaux disponibles.” Nicolas Brusson

Comment des concepts de coworking comme WeWork s’inscrivent-ils dans ce contexte ?

Bertrand Julien-Laferrière: WeWork a fait bouger les choses lorsqu’ils sont arrivés avec un changement de paradigme : il est possible de louer un bureau et des services plutôt que de simples mètres carrés. Cette évolution vers un concept d’hôtellerie est typiquement le genre d’innovation dont l’immobilier a besoin, mais cela ne convient pas à tout le monde. Aujourd'hui, cette tendance est beaucoup plus marquée aux États-Unis, au Royaume- Uni voire en Chine qu’en Europe continentale.

Nicolas Brusson: Nous utilisons les services de WeWork à Londres. Comme il est très difficile de prédire l’évolution de notre activité là-bas, WeWork est la solution parfaite, elle nous apporte un maximum de flexibilité. Nous avons également utilisé WeWork lorsque quatre d’entre nous ont dû assister à une conférence à Miami et avaient besoin d’espaces de travail. C’est donc parfait pour de petites équipes, mais moins adapté pour accueillir 500 personnes.

Pourquoi est-ce si important d’avoir des locaux adéquats pour attirer les talents ?

Nicolas Brusson: Nous voulons recruter les meilleurs diplômés, et pour les attirer, eux qui sont généralement célibataires, souvent sans enfant, avec un âge moyen de 29 ans, nous devons offrir un bel environnement de travail et un bon emplacement, car ils n’acceptent pas de faire de longs trajets. Quand nous avons déménagé, nous avons vérifié le temps de parcours de chaque employé selon les différents locaux disponibles. Choisir un lieu central était un facteur clé de notre décision, car cela a un impact sur notre capacité à recruter et à fidéliser notre personnel.

Bertrand Julien-Laferrière: C’est vrai. Le paysage urbain parisien a changé, tout comme la façon dont les gens vivent et travaillent en ville. Il y a vingt ou trente ans, les meilleurs jeunes diplômés choisissaient d’habiter dans l’ouest de Paris. Maintenant, ils préfèrent les quartiers de l’est, plus animés, plus populaires et également moins chers. Pour les attirer, mieux vaut être situé près d’Opéra, de la Bourse ou du Sentier que dans les quartiers d’affaires traditionnels.

Qu’y a-t- il derrière ce changement de mentalité des jeunes employés ?

Nicolas Brusson: Ils veulent un endroit proche de leur habitation, car la frontière entre le travail et la maison devient de plus en plus floue. Vous ne vous déconnectez plus jamais vraiment : les nouvelles générations sont connectées en permanence. Ils envoient des emails dès 8 heures du matin et travaillent chez eux le week-end. Leur permettre aussi de venir travailler en vélo est un atout majeur : nous disposons donc de 150 places dans cet immeuble.

Bertrand Julien-Laferrière: Il est très important que les responsables politiques comprennent que le développement d’un écosystème des entreprises technologiques donnerait un nouvel élan à notre économie. Si nous voulons encourager la croissance de ces entreprises, nous devons adopter une nouvelle mentalité, et nous avons besoin d’immeubles de bureaux aux bons endroits et avec les bons concepts, à l’image du #Cloud Business Center dans lequel nous nous trouvons.

Alt text “Il y aura toujours des propriétaires immobiliers, mais ils devront être capables de mieux répondre aux besoins et à l’évolution de leurs clients.” Bertrand Julien-Laferrière

Quelles conséquences pour notre relation à la propriété immobilière à l’avenir ?

Nicolas Brusson: Les modes de travail sont en train de changer. Les gens n’ont vraiment plus besoin des mêmes espaces qu’avant. Personnellement, je dois passer au maximum une heure par semaine à mon bureau. Le reste du temps, je m’installe où mes équipes travaillent, en différents endroits du bâtiment.

Bertrand Julien-Laferrière: L’immobilier est en train de devenir un secteur de services, où il s’agit principalement de gérer l’utilisation d’un bien. À quoi ressemblera un immeuble de bureaux dans 30 ans ? Sans en être certain, mon instinct me dit qu’il ressemblera un peu à un hôtel, avec la même flexibilité d’utilisation et avec une succession de courts séjours plutôt que de longues locations.

Est-ce que cela signifie que les gens n’accorderont plus autant d’importance à la propriété ?

Bertrand Julien-Laferrière: Si on va plus loin, les gens ne seront peut‑ être plus autant intéressés par le fait d’être propriétaire. Peut‑être qu’ils voudront simplement un accès en tant qu’utilisateurs quand ils en ont besoin. Il y aura toujours des propriétaires immobiliers, mais ils devront être capables de mieux répondre aux besoins et à l’évolution de leur clients.

Nicolas Brusson: Je n’en suis pas certain. Les jeunes veulent être propriétaires de leur maison. Tous les employés de BlaBlaCar achètent un appartement dès qu’ils le peuvent, même si ce moment arrive plus tard dans leur vie, car financièrement, il est compliqué d’acheter à Paris. D’un autre côté, une fois propriétaires, c’est leur attitude face à leur bien qui est différente : lorsque je ne l’utilise pas, je le sous‑loue. La moitié de nos employés utilisent Airbnb lorsqu’ils partent en congé, ils louent leur appartement et louent eux‑mêmes un autre bien sur leur lieu de vacances. Voilà leur vision de la vie !

BlaBlaCar est le leader mondial du covoiturage longue distance, mettant en relation les conducteurs qui ont des sièges disponibles avec les personnes souhaitant emprunter le même trajet.

Nicolas Brusson est CEO et Cofondateur de BlaBlaCar, il mène le développement de l’entreprise et supervise les acquisitions. Il a également géré l’expansion de la société dans vingt nouveaux pays et les trois levées de fonds successives. Nicolas Brusson intervient régulièrement lors de conférences internationales de premier plan ainsi que dans les médias, où il s’exprime sur les thématiques de l’écosystème des start-ups européennes, des stratégies innovantes de croissance et de la mobilité. Avant de rejoindre BlaBlaCar en 2011, il a travaillé pour différentes start-up de la Silicon Valley pendant la bulle Internet, puis comme dirigeant et investisseur, occupant notamment un poste de Venture Capitalist chez Amadeus Capital Partners à Londres.

Bertrand Julien-Laferrière a rejoint Ardian en tant que responsable d’Ardian Real Estate en septembre 2015. Il a à son actif 30 ans d’expérience dans les domaines de la conception immobilière, de la gestion de projet, du développement, de la gestion d’actifs et de l’investissement.